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Née en 1943, pour sauver les enfants juifs de l'extermination nazie, la Commission Centrale de l'Enfance s'est structurée à la Libération, pour donner aux orphelins un lieu de vie. Elle a également créé des patronages et des colonies de vacances pour tous les enfants, transmettant ainsi une tradition à la fois juive laîque et progressiste.

Les Actes

Ces jeunes Juifs croyaient à une société où les inégalités sociales et la discrimination disparaîtraient. Ils ont alors privilégié leur engagement et leur intégration dans une vie sociale "normale".

Quarante ans plus tard, deux cents d'entre eux éprouvèrent le besoin de questionner ce passé. Ils ont cherché à évaluer le chemin parcouru, à faire le point sur ce qu'ils avaient reçu et transmis à leur tour.

D'autres, Juifs et non-Juifs, les ont aidés dans ce questionnement. C'est ce débat, cette réflexion que cet ouvrage transcrit. L'émotion sans nostalgie affleure à chaque instant. L'analyse du passé produit non des regrets mais des perspectives d'avenir.

L'interrogation sur la transmission, omniprésente en cette fin de siècle, trouve ici quelques réponses.


HIER : « JUIFS PROGRESSISTES »

AUJOURD’HUI : « JUIFS ... ? »

 

QUELLE IDENTITE JUIVE LAÏQUE CONSTRUIRE ?

 
COLLOQUE ORGANISE PAR LES AMIS
DE LA COMMISSION CENTRALE DE L’ENFANCE
SORBONNE : 11 et 12 février 1995
                    Les Actes

 

UNE IDENTITE JUIVE LAIQUE

La communauté juive de France est pour le moins composite, hétérogène et plurielle. La collectivité nationale pourrait admettre cette réalité si la plupart des médias n'imposaient une image erronée d'un judaïsme homogène et étriqué. La Laïcité est une tradition historique et universelle du Judaïsme.

Nous sommes nombreux, sans nul doute les plus nombreux, à penser et à vivre en laïques. Nous ne pouvons admettre qu'en notre nom certains confisquent et monopolisent la voix juive.

La laïcité juive, elle aussi n'est pas une, mais plurielle.

Notre association, les Amis de la C.C.E., s'inscrit pleinement dans ce courant du judaïsme contemporain. Ce qui nous caractérise et nous différencie des autres associations juives laïques ce sont notre histoire spécifique et nos engagements progressistes.

LES ORIGINES DE LA C.C.E.

La Commission Centrale de l'Enfance a été créée pendant la guerre par des résistants de la M.O.I. pour sauver des enfants juifs menacés de rafles et de déportations.

Plusieurs centaines ont ainsi pu échapper à une mort inéluctable grâce au dévouement de femmes et d'hommes dont nombre ont péri lors de leur combat sans arme.

Après la guerre alors qu'il était évident que la plupart des parents de ces enfants avaient été gazés et brûlés à Auschwitz, de nombreux cadres de la C.C.E. abandonnèrent toute vie personnelle et se mirent au service exclusif des orphelins juifs.

Plus de 350 enfants furent ainsi élevés jusqu'à leur majorité dans les Maisons de la C.C.E..

Ceux qui les prirent en charge avaient un idéal politique et humaniste, forgé dans les cruelles et douloureuses expériences vécues en Russie, Pologne, Roumanie, Hongrie et ailleurs, partout où existaient des régimes dictatoriaux, générateurs de misère et d'antisémitisme.

Ils crurent en un homme nouveau, en un monde nouveau, enfin débarrassé à jamais de la guerre, de la xénophobie, du racisme et de l'antisémitisme.

Ils tentèrent de transmettre cet idéal à des milliers d'enfants juifs qui leur avaient été confiés et qui, dès la Libération, fréquentèrent les foyers, les mouvements de jeunes, les patronages et les colonies de vacances, et ce, jusqu'en 1988.

Aujourd'hui, ces enfants, parents et grands parents, sont à leur tour confrontés aux problèmes de leur identité juive et surtout à celui, beaucoup plus complexe, de sa transmission.


LES INTERVENANTS

 

Maître Violette ATTAL-LEFI : Avocate, vice-Présidente de l'Association pour un Judaïsme Humaniste et Laique, Présidente de la Section européenne de la Fédération Internationale des Juifs Humanistes Laiques.

Monsieur Patrick BARD : Photographe.

Monsieur J. Michel CHAUMONT : Docteur en Philosophie, Université de Louvain .

Monsieur David DOUVETTE : Historien.

Monsieur Jean-Pierre FAYE : Philosophe, écrivain, Président de l'Université Européenne de la Recherche.

Madame Annie GOLDMANN : Sociologue, chercheur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

Docteur Francis GRIMBERG : Président de " Rencontres Progressistes Juives" .

Monsieur Jacques HALBRONN : Historien, Président du Centre d'Etudes et de Recherche sur l'Identité Juive.

Monsieur Joseph KASTERSZTEIN : Psychosociologue, Directeur de l'Institut Supérieur des Métiers de la Formation, Président de l'Association des Amis de la Commission Centrale de l ' Enfance .

Monsieur Patrice LEONI : Directeur de l'Ecole Baudricourt PARIS 13

Monsieur Robert LEVY : Psychanalyste.

Monsieur Albert MEMMI : Sociologue, écrivain,Président de l’AJHL, Vice-président de « Laïcité et République »

Monsieur Henri OSTROWIECKI : Chargé de mission au Ministère de la n Recherche .

Monsieur Henri RACZYMOW : Ecrivain, professeur de Lettres.

Monsieur Adam RAYSKI : Historien, ancien dirigeant de la M.O.I et de l 'U.J.R.E.

Madame Régine ROBIN : Sociologue, Professeur à l'Université du Québec à Montréal.

Monsieur Claude TAPIA : Psychosociologue, Professeur à l'Université François Rabelais de Tours.

Madame Anna VILNER : Présidente de la Commission Centrale de l'Enfance .


LE PROGRAMME DU COLLOQUE

 

Samedi 11 février 1995

9h-9h30 : accueil des participants

9h30-10h : ouverture du Colloque par Joseph Kastersztein

10h-12h30 : Séance plénière :

LA PROBLEMATIQUE IDENTITAIRE DANS LA COMMUNAUTE JUIVE

Historique de la laïcité dans le monde juif
R. ROBIN

La problématique laïque dans le monde sépharade
C. TAPIA

La problématique identitaire des juifs français
J. HALBRONN

14h30-18h : travail en ateliers

Atelier 1 : QUELLE ETAIT NOTRE JUDEITE ?

La place de la culture juive dans le projet éducatif de la CCE
A. VILNER

Enfants des années "50" : quelle fut notre culture juive?
D. DOUVETTE

Le double enracinement: éthnique et religieux
A. RAYSKI

S'assimiler ou s'intégrer: négation, refoulement ou adaptation?
J. M. CHAUMONT

Atelier 2 : PAR QUOI SOMMES-NOUS JUIFS AUJOURD'HUI ?

Les juifs, immigrés de la 2ème. ou 3ème. génération, et la France
J. HALBRONN

Ni religieux, ni anti-religieux, ni sioniste, ni anti-sioniste
C. TAPIA

Les marqueurs identitaires de notre judéité
J. KASTERSZTEIN

Etre juif ashkénaze aujourd'hui
H. RACZYMOW .

Atelier 3 : QUE TRANSMETTRE ?

Permanence, fracture, rupture
R. LEVY

Les valeurs transmissibles
A. GOLDMANN

Identités juives et citoyenneté française
F. GRIMBERG

Atelier 4 : COMMENT TRANSMETTRE ?

Célébration laïque des fêtes et rites de passage dans le monde Juif
V. ATTAL-LEFI

Un film pour transmettre: "Belleville, Drancy par Grenelle"
H. OSTROWIECKI

Quels mots pour raconter?
R. ROBIN

Quels lieux faire découvrir
P. BARD

Mémoires: action éducative
P. LEONI

 

Dimanche 12 février 1995

9h30-12h30 : suite du travail en ateliers

14h30-15h30 : synthèse des ateliers

15h30-17h30 : Séance plénière : QUELLES REPONSES DONNER ?

QUELLES QUESTIONS POSER ?

Débat avec : J.P. FAYE,
H. RACZYMOW,
J. M. CHAUMONT

17h30-18h : clôture du Colloque par Joseph Kastersztein .


 

QUELQUES INTERVENTIONS, POUR DONNER LE TON...


Joseph KASTERSZTEIN.

OUVERTURE .

Mesdames, Messieurs, chers Amis,

Je voudrais, tout d’abord, remercier sincèrement tous ceux grâce à qui ce Colloque a pu être organisé:

Les membres de la Direction de l’Association qui n’ont pas craint de s’atteler à cette lourde tâche. Les adhérents qui nous ont aidés et tous les amis qui ont été beaucoup sollicités, ainsi que les donateurs et madame Danièle MOUSSA qui a mis à notre disposition les locaux. Nous voudrions aussi vous remercier, vous tous, participants et intervenants qui avez répondu si nombreux et avec intérêt à notre appel, et qui avez accepté de venir avec nous réfléchir et questionner.

POURQUOI ?

Pourquoi sommes-nous réunis aujourd’hui ?

Parce que, comme le dit André NEHER : « il y a une intimité mystérieuse entre la fidélité et l’évasion, à chaque époque, à chaque niveau de l’histoire juive. La tension qui, à la surface, paraît la dissocier recèle, d’une manière imprévisible mais réelle, les ressources indispensables à la naissance d’un lendemain ».

Parce que nous sommes ce que nous avons été. Ces juifs engagés dans des combats pour des idéaux grandioses, peut-être trop irréalistes. Ces juifs qui ont placé autrui, l’Histoire, l’Humanité, au-dessus de leur destin personnel. Ces juifs deux fois exclus : une fois pour des raisons politiques, une autre fois parce qu’ils n’étaient pas de « vrais juifs ».

Il est possible que cette double exclusion ait créé un réflexe défensif, que nous n’ayons pas été assez ouverts. Avec, pour conséquence, une méconnaissance de la part de la Communauté de notre judéité.

Mais nous savons, nous, que nous n’avons pas vécu notre enfance à la CCE comme des non-juifs. La judéité était là, présente tant dans les activités, que dans les références constantes à des noms, des événements qui nous rappelaient sans cesse qui nous étions.

Bien sûr, le passé immédiat était plus prégnant que l’histoire des juifs ou que les références religieuses. Mais la CCE c’est d’abord une activité fondatrice de sauvetage des enfants de la déportation, puis d’accueil dans les maisons de plusieurs centaines d’orphelins juifs. Les activités qui suivirent : cadets, patronages, colonies de vacances, groupes de jeunes, y faisaient, bien évidemment, référence.

Nous, les Amis de la Commission Centrale de l’Enfance, n’avons pas à nous justifier, n’avons pas à nous renier, ni avoir honte, nous avons à expliciter et comprendre le passé, pour construire l’avenir.

Je reprendrai à mon compte cette phrase d’Elie WIESEL : « Je souhaite inclure tous ceux qui des réformés aux conservateurs et aux laïques se considèrent comme juifs, car tous se valent. Qui suis-je moi pour dire à mon prochain, à mon semblable, à mon frère, comment vivre son judaïsme ? »

Parce que le monde autour de nous commence à soulever le couvercle de la culpabilité liée aux atrocités de la dernière guerre. Il nous faut à présent sortir de la croyance, jamais réellement établie, que nous vivons dans un monde où la menace ne pèse plus.

Parce que nos enfants, nos petits-enfants attendent de nous que nous prenions, ou que nous reprenions la parole pour leur dire qui nous avons été, et donc, qui ils sont.

Parce que ce que Primo LEVI appelle « l’antique douleur », « l’antique douleur du peuple qui n’a pas de patrie, la douleur sans espoir de l’exode que chaque siècle renouvelle » ne doit pas, ne doit plus nous paralyser. Soyons aussi actifs aujourd’hui pour nous-mêmes que nous l’avons été hier pour l’Humanité.

L’histoire récente nous a montré, à l’Est, que pour sortir de l’ethnocentrisme, il ne suffisait pas de clamer l’internationalisme ou des valeurs planétaires. Je suis profondément convaincu que c’est en affirmant son identité, en l’assumant, que nous pouvons être ouverts aux autres. Ce n’est pas en la niant.

POUR QUI ?

Pour les dizaines de milliers de personnes qui sont, un jour, venues à la CCE. Certains sont devenus religieux, d’autres sionistes, d’autres se sont « assimilés », la majorité d’entre eux ne se sont pas, ou pas encore, posé des questions quant à leur judéité. Tous ont été marqués par ce passage.

Pour celles et ceux qui, dans la Communauté juive, n’acceptent pas que des autorités religieuses ou autres, parlent au nom des Juifs, comme si nous pensions, nous ressentions tous la même chose.

Ceux qui, laïques, militent depuis longtemps pour faire entendre la voix de ces nombreux juifs, sans doute majoritaires, qui veulent vivre leur judéité au quotidien sans qu’elle ne soit encadrée.

Nous voudrions leur apporter notre soutien, par-delà les différences, voire les divergences.

Comme le dit Lily SCHERR : « Le groupe juif n’a jamais été monolithique. C’est cette diversité même, fût-elle conflictuelle, qui a fait la richesse d’une tradition plurielle, vivante parce que sans cesse renouvelée ».

Pour nous-mêmes. Nous commençons aujourd’hui un processus à la fois de réflexion, d’explicitation et d’acculturation.

Comme je l’ai déjà dit le sentiment d’être juif ne nous a jamais quitté. Mais comme tout sentiment profond il est confus, diffus bien qu’assuré. Notre inculture est grande en ce qui concerne le judaïsme, ses mythes, ses développements, ses réussites et ses échecs, son histoire. Que transmettre d’autre que ce sentiment ? Ne peut-on transmettre que ce qui est difficilement exprimable ?

Pour, et c’est l’essentiel, les générations qui nous suivent. Nous devons les préparer à comprendre et à s’insérer dans un monde où la culture devient planétaire; où déjà actuellement, et encore plus demain, il faut penser la pluralité, l’élargissement du temps et de l’espace. Où les hoquets de l’histoire peuvent les obliger à affronter des situations périlleuses. Où nous ne savons pas si le racisme et l’antisémitisme ne viendront pas les déloger à nouveau.

Comment mieux y réussir qu’en leur offrant un ancrage ?

Merci.

Nous vous souhaitons des débats enrichissants et ouverts.

BIBLIOGRAPHIE

OUVERTURE COLLOQUE

(1) LEVI, P. Si c’est un homme 1987, Paris, Julliard, p .15.

(2) NEHER, A. Unité juive In L’ARCHE, 1994, n’444, pp. 16-19

(3) SCHERR, L.

(4) WIESEL, E. Comment je suis juif In L’ARCHE, 1993, n’428, pp. 34-35


 

ANNA VILNER

LA PLACE DE LA CULTURE JUIVE DANS LE PROJET EDUCATIF DE LA C.C.E.

Avant d’aborder le sujet de la communication « La place de la culture juive dans le projet éducatif de la Commission Centrale de l’Enfance » permettez-moi de rappeler que la C.C.E fut en quelque sorte l’héritière directe des organisations juives de la résistance, notamment : La Solidarité, l’Union des Femmes Juives, les groupes de sauvetage auprès de l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entr’aide . Il faut y ajouter le « Mouvement National Contre le Racisme », qui comptait dans ses rangs des juifs et des non juifs ; Il est aussi à noter que bon nombre de dirigeants et militants de ces organisations de la Résistance - sauf les tout jeunes dont beaucoup d’élèves des patronages laïques et progressistes d’avant-guerre - provenaient des associations populaires antifascistes d’avant la guerre, très actives parmi les juifs immigrés.

Après la Libération, la C.C.E. créée au début de 1945, a poursuivi au grand jour l’action de la Résistance en faveur de l’Enfance juive. Sa tâche principale et immédiate fut le regroupement des enfants juifs, victimes du nazisme et du régime de Vichy, orphelins ou demi-orphelins, l’aide aux familles éprouvées (aux mères ou pères restés seuls avec un ou plusieurs enfants), la prise en charge et le placement en nourrice ou en établissement médical des enfants fragiles et malades.

Par ailleurs une action de solidarité fut menée en faveur de toute une population juive démunie, souvent Asans abri, sans travail... La tâche urgente, prioritaire et de loin la plus importante, fut cependant d’organiser la vie et l’éducation des orphelins juifs de parents déportés, ainsi que des partisans tombés face à l’ennemi, les armes à la main, ou d’otages fusillés par l’occupant nazi.

Pour ces enfants ont été créées les Maisons d’enfants. Mais la C.C.E. se devait aussi d’organiser le temps libre des autres enfants, ceux qui avaient encore un foyer familial (très souvent une mère seulement).

Les structures d’accueil à cet effet étaient les patronages qui fonctionnalent le jeudi et le dimanche, et les colonies de vacances - pendant les vacances scolaires. Les deux structures étaient indispensables pour des parents travaillant durement.

Tous ces enfants, nés en France, étaient des filles et des fils des juifs immigrés entre les deux guerres, la plupart de culture yiddish laïque.

Dans leur enfance, la langue parlée, la langue vernaculaire dans leurs familles était le Yiddish. Les « grands » se rappelaient encore certaines expressions en Yiddish, certains chants populaires ou révolutionnaires de leurs parents, chantés au travail, dans les ateliers.

La C.C.E. avait en charge des enfants d’âges divers , d’origines sociales diverses ; les uns et les autres avaient souvent vécu pendant la guerre en petits paysans, fréquemment sans scolarité suivie, sous de faux noms, avec une fausse histoire de leurs origines ; certains profondément traumatisés par la vie dans le mensonge, par la négation, imposée par leurs amis adultes, de leurs vraies origines, de leurs vrais noms. . .

Au sortir de la guerre, ils étaient désorientés, ne comprenant ou ne voulant pas comprendre ce qui leur arrivait. Ils n’acceptaient pas la réalité tragique, l’absence, le non - retour de leurs parents déportés; Ils se méfiaient des adultes, qui essayaient de les approcher, de leur parler, d’expliquer... Pendant les longues années de guerre, ils ont appris à se méfier de l’ adulte...

Le travail auprès d’enfants si meurtris demandait de la patience, de la compréhension, de l’affection et beaucoup de persévérance .

Un grand débat s’est instauré à la direction de la C.C. E. sur les principes et les méthodes d’éducation dans les maisons d’enfants, les patronages, et les colonies de vacances.

Il fallait bâtir un véritable projet éducatif, projet finalement inséparable d’un environnement culturel, d’une culture nationale.

Les dirigeants et les militants des organisations juives populaires - presque tous des juifs immigrés - de Pologne, de Lituanie, de Roumanie - étaient des ouvriers, artisans, marchands forains, des anciens étudiants, et un certain nombre de représentants de professions libérales. La plupart étaient des progressistes, voire des révolutionnaires, réfugiés politiques.

Parmi les plus âgés, il y avait encore quelques révolutionnaires arrivés en France après l’échec de la révolution de 1905 en Russie tsariste. Et tous étaient victimes des discriminations antisémites et de grandes difficultés économiques. Dans leurs maigres bagages, ils ont amené des aspirations sociales, des convictions politiques, mais aussi des traditions d’une vie culturelle juive intense, laïque, en langue yiddish, d’une véritable renaissance culturelle qui, pendant la vingtaine d’années entre les deux guerres mondiales a connu, en Europe orientale, un essor prodigieux .

Ils ont vu de près, et bien souvent comme acteurs, le développement d’un réseau d’écoles, dont la langue d’enseignement était le Yiddish : écoles élémentaires mais aussi secondaires et des écoles normales d’instituteurs; les grands succès d’un théâtre d’art en Yiddish, les performances des chorales auprès des organisations culturelles, la multiplication des clubs sportifs.

La presse quotidienne et périodique, les oeuvres littéraires et l’édition des livres en Yiddish ont connu pendant ces deux décennies un développement quantitatif et qualitatif rapide, énorme.

Et comment ne pas mentionner « l’Institut Scientifique Juif » (Y W 0 ), créé à Vilno en 1926, célèbre surtout par son apport à la linguistique du Yiddish, tout en oeuvrant dans les domaines de l’histoire, du folklore, de l’histoire du théâtre Yiddish, grâce à la collaboration des savants juifs éminents issus de différents pays.

Et tout ce vaste mouvement culturel s’épanouissait non seulement sans la moindre subvention de l’Etat, mais aussi malgré toutes les chicanes possibles de sa part et malgré une crise économique, qui sévissait d’une manière chronique parmi la population juive. Inspirés par ces traditions culturelles, riches de leur expérience personnelle acquise dans leurs pays d’origine, les immigrés juifs ont construit sur le sol français, et bien souvent sur le modèle de leur pays, les institutions sociales et culturelles indispensables à leur vie nouvelle en France.

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, en peu de temps, les dirigeants et militants de l’U.J.R.E et des autres organisations populaires ont reconstruit, pour ne parler que du secteur culturel (souvent sur une échelle encore plus importante) les institutions animées avant la guerre par « la Ligue Culturelle ». La cheville ouvrière de ce travail a été « le Centre Culturel auprès de l’U.J.R.E ». Très rapidement a été remise en place une bibliothèque avec les livres yiddish mis à l’abri au début de la guerre; aussi rapidement ont été rassemblés les membres de la chorale d’avant- guerre, amputée, hélas, de ceux qui n’étaient pas revenus de déportation .

Sous l’inspiration de ce Centre Culturel, les poètes et écrivains de langue yiddish se sont rassemblés et organisés; peu de temps après, ils ont pu faire publier leurs oeuvres dans la maison d’édition « Oïfsnaï » et plus tard dans la revue en yiddish «Pariser Tzaitshrift » diffusée et bien connue dans les communautés juives, bien au-delà des frontières françaises.

Bientôt a été renouvelée l’activité théâtrale: l’ancien théâtre « Piat » est devenu le « YKUT » (Yiddisher Kounst Theater) qui a monté des pièces célèbres du répertoire yiddish pendant de longues années. Pour compléter, il faut mentionner les grandes soirées littéraires, des conférences et des débats, fort appréciés par un public attentif et réceptif; des expositions annuelles de peintres juifs, très heureux du contact avec de nombreux amateurs d’art, souvent acquéreurs de leurs oeuvres. C’est de cette activité culturelle intense et multiforme, animée par l’UJRE, que la C.C.E pouvait s’inspirer pour élaborer certaines lignes directrices quant à l’aspect « culture yiddish » dans son projet éducatif, et même y trouver bien souvent les personnes qualifiées pour les mettre en pratique dans ses institutions.

Inspirée par des principes et des méthodes nouvelles dans l’éducation de l’enfant, elle fait appel à un certain nombre d’enseignants formés avant la deuxième guerre mondiale en Pologne, notamment à Vilno, dans les lycées et l’école normale d’instituteurs, dont la langue d’enseignement était le Yiddish. Ces enseignants avaient l’expérience des méthodes d’éducation moderne, active, mises en oeuvre, en effet, dans les établissements, dont ils étaient issus. Les cadres pédagogiques de la C.C.E. connaissaient parfaitement les principes et méthodes éducatives, préconisés par la pédagogue italienne, le docteur Maria Montessori, qui met l’accent sur la liberté active de l’enfant, dirigé sans contrainte par l’éducateur; ils connaissaient aussi les méthodes de l’éducateur belge Decroly, qui avait introduit la méthode globale dans l’apprentissage de la lecture et surtout le travail en petits groupes en contact permanent avec l’environnement.

Les éducateurs des Maisons d’enfants ont également étudié l’expérience de l’éducateur soviétique Makarenko dans ses « républiques d’enfants », créées pour des jeunes vagabonds, victimes de la guerre et de la guerre civile; d’autres ont pu profiter de l’expérience des anciens collaborateurs du célèbre docteur Janusz Korczak. Et très rapidement la direction de la C.C.E a pu compter sur l’aide fraternelle des psychologues, pédagogues et éducateurs français parmi lesquels, pour ne citer qu’un seul nom, le professeur Henri Wallon avec toute son équipe. Conformément à l’esprit de l’éducation moderne, les cadres de la C.C.E, dans les maisons d’enfants, dans les patronages, dans les colonies de vacances, étaient guidés par un profond sentiment de respect envers l’enfant. Le livre du docteur Janusz Korczak « le droit de l’enfant au respect » ne leur était pas inconnu. Ils ont été aussi amenés à saisir le caractère spécifique de l’enfant juif, qui a survécu à la guerre et en particulier la psychologie de celui qui résidait dans les Maisons d’enfants.

Ainsi une éducatrice soulignait dans un document :

« Nous ne pouvons pas nous comporter avec l’enfant comme s’il n’avait jamais perdu sa famille, mais au contraire, puisque les conséquences de son insécurité sont tangibles, nous devons nous en servir pour tenter d’arriver aux résultats éducatifs recherchés, en conservant à la collectivité le caractère qu’elle a, sans camouflage inefficace, celui d’une collectivité d’enfants juifs de déportés et de fusillés ».

Cette approche n’était pas seulement un problème de méthode mais de contenu.

Ainsi les éducateurs parlaient aux enfants des résistants juifs courageux, ou plutôt des Juifs, résistants courageux, qui ont vaillamment participé à la lutte armée contre les nazis, des partisans juifs en France, tombés face à l’ennemi, les armes à la main, du soulèvement du ghetto de Varsovie; les enfants ont fini par connaître les autres aspects de l’action clandestine juive, comme l’existence d’une presse clandestine en Français et en Yiddish sous l’occupation puis éditée après la guerre sous les titres : « la Presse antiraciste » et « Dos Wort foun Widershtand oun Zig ». Une presse qui appelait les Juifs à résister, à cacher les enfants, à se séparer d’eux. . .

En même temps, nous avons introduit dans les Maisons d’enfants des éléments de la culture yiddish dans leur éducation, notamment des causeries sur des sujets d’histoire du peuple juif, des soirées consacrées à la littérature, des chants ainsi que des danses du folklore juif. Dans certaines maisons, comme à Livry - Gargan, l’on a créé une grande chorale qui participait avec succès aux fêtes des autres maisons d’enfants.

Bientôt tous ces efforts conjugués ont permis de passer à la célébration de certaines fêtes comme Hanouka et Pourim dans les patronages par exemple.

La célébration de ces deux fêtes était courante depuis fort longtemps dans les écoles laïques de langue yiddish du monde entier. Elles étaient depuis des siècles et des siècles des fêtes « des » et « pour » les enfants, d’un caractère religieux très atténué, sans parler du fait que toutes les deux commémoraient ces victoires des juifs (dans la Palestine antique) sur un envahisseur étranger; ce qui, dans le contexte d’après 1945, avait pour les enfants une signification particulière.

Ces diverses activités dans les Maisons devaient contribuer à guérir les traumatismes causés par la guerre; à aider les enfants à s’approprier leurs origines et leur héritage culturel, à accepter leur judéité.

Des efforts analogues ont été faits dans les patronages et les colonies de

vacances à une échelle certes plus importante, avec des résultats meilleurs, plus solides. Les causes en sont multiples. Les Maisons d’enfants avaient un encadrement plus jeune, comportant des éducateurs dévoués, eux mêmes souvent victimes du nazisme, mais peu familiers avec la culture juive, la langue yiddish. Les éducateurs avaient la responsabilité de l’organisation de la vie quotidienne des enfants avec de nombreux problèmes à résoudre sur le plan de la santé, de la scolarité (rattraper aussi rapidement que possible les retards), les aider à devenir des membres responsables de « leur Maison ». Quant aux enfants des patronages, eux, ils venaient pour la plupart de familles parlant le Yiddish; eux-mêmes, surtout les plus grands le parlaient un peu et le comprenaient bien; le Yiddish était la langue courante dans leurs familles; ils entendaient chez eux des tournures idiomatiques, des mots d’esprit, des récits, des poèmes et des chants de toutes sortes, populaires, plus modernes, voire révolutionnaires.

Ces acquis ont été renforcés et approfondis dans les patronages et les colonies de vacances. Le patronage - véritable institution socio-culturelle, où l’enfant était en sécurité pendant que les parents travaillaient - était aussi, d’une certaine manière une école complémentaire. On y enseignait le Yiddish, des éléments d’histoire du peuple juif et sa littérature, on récitait des poèmes et l’on chantait tant et plus; on y montait de vrais spectacles.

On trouve encore dans les archives de la C.C.E de grands albums en Yiddish, confectionnés par les enfants, des recueils de lettres, des compositions, des carnets de chants; des travaux manuels, avec des scènes sur des sujets tirés des oeuvres classiques, notamment celles de Cholem Aleikhem; on y trouve aussi le bel « Alef-Beiz » ainsi que le manuel pour l’apprentissage de la langue, préparé par Louba Pludermacher et Lazare Wein et édité par la C.C.E .

Un travail analogue à celui des patronages a été effectué dans les colonies de vacances de la C.C.E., qui ont connu après la guerre, comme d’ailleurs partout en France, un développement considérable. Ainsi des milliers et des milliers d’enfants juifs sont passés par ces colonies, implantées dans différentes régions de France. Les colonies étaient le lieu de rencontre des enfants et adolescents des patronages, des Maisons d’enfants ainsi que des enfants confiés à la C.C.E. uniquement pour des séjours de vacances.

L’encadrement pédagogique y était assuré par les éducateurs des patronages, des maisons d’enfants, ainsi que par des moniteurs formés par la C.C.E pendant l’année scolaire.

Pendant les années de l’après-guerre, la C.C.E. a formé plus de 100 moniteurs et aide-moniteurs.

Dans le domaine de la culture juive, de l’apprentissage de la culture juive, la rencontre d’enfants de milieux différents était particulièrement bienvenue pour les enfants des Maisons, non seulement sur le plan de l’acquisition de connaissances mais surtout sur celui du rapport à leurs origines et leur héritage culturel.

Ainsi s’est effectué un certain brassage des enfants venus des trois institutions de la C.C.E et de certains enfants venus de l’extérieur.

Là, on voyait tout le bénéfice que l’on pouvait tirer des méthodes d’éducation modernes. Les relations entre les moniteurs et les enfants étaient bonnes, grâce au respect porté à l’enfant, grâce aussi à la promotion interne continue, le colon devenant jeune cadre, puis aide-moniteur, moniteur, et parfois directeur pédagogique.

L’acquisition des connaissances et une bonne part des activités quotidiennes se faisaient « en jouant » autour d’un centre d’intérêt déterminé: la connaissance de la région et de sa population, les années de guerre , etc. . . Les fêtes de toutes sortes constituaient une part importante de l’activité quotidienne des enfants. La préparation d’une fête, comme celle de la Libération, par exemple, permettait d’aborder et d’approfondir les connaissances des jeunes sur l’Occupation et la lutte contre les nazis.

La préparation d’une fête mettait en oeuvre un effort collectif pour préparer les décors, les costumes, les récitations, les chants et danses et de véritables pièces de théâtre.

Là, il faut rappeler les spectacles de fin d’année scolaire , avec la participation de dizaines et de dizaines d’enfants et d’adolescents de toutes les institutions de la C.C.E à la prestigieuse salle Pleyel à Paris, toujours bondée, devant des publics enchantés.

Les enfants, les éducateurs, les moniteurs ont gardé un vif souvenir de leur passage dans les institutions de la Commission Centrale de l’Enfance.

Ils en ont gardé un sentiment d’attachement durable; mêlé de nostalgie, persistant jusqu’à ce jour.

Ils en ont gardé une conscience indélébile de leur judéïté et un interêt certain pour la culture juive laïque.

La meilleure preuve: l’existence d’une Amicale des Anciens des Maisons d’enfants de la C.C.E. et les émouvantes rencontres annuelles (rencontres qui réunissent maintenant 4 générations). La meilleure preuve encore, les activités de l’Association des Amis de la C.C.E. qui a pris l’initiative de ce Colloque, ce pourquoi elle mérite félicitations et reconnaissance.


 

DAVID DOUVETTE

Enfants des années cinquante quelle fut notre culture juive ?

Le rappel de ce que fut, dans les années cinquante, la culture juive des enfants de la mouvance progressiste, m'a amené à me dédoubler à la fois comme enfant puis adolescent témoin pleinement impliqué dans une histoire où la nostalgie et l'affectivité viennent, cela va de soi, altérer quelque peu le jugement. Et comme historien un tant soit peu versé dans l'histoire juive contemporaine, prenant le recul nécessaire à la connaissance et à la compréhension des faits.

Pour mieux comprendre ce que furent l'identité et la culture juive des enfants qui fréquentèrent la CCE dans ces années-là, il nous faut d'abord évoquer ce que fut le contexte très particulier de l'immédiat après guerre. Mais avant cela remonter aux sources historiques de cette forme singulière de judaïsme qui était le nôtre.

Un judaïsme laïque athée et révolutionnaire, né à la fin du XIX ème siècle qui trouva son fondement et sa justification, du moins en étions-nous convaincus, dans le triomphe de la Révolution d'octobre 1917.

On ne peut parler de culture sans parler de transmission et sans évoquer ces adultes qui eurent la redoutable charge et la responsabilité d'inculquer à des enfants détachés pour de courtes périodes de leur cocon familial (patronages et colonies de vacances), cette forme originale et spécifique du judaïsme .

De même devra-t-on faire un détour aux sources de l'histoire pour mieux expliquer leurs choix et leurs actes en rappelant notamment les politiques à la fois communes et distinctes de l'URSS et du Parti Communiste Français sur la question juive. En quoi et pourquoi la transmission de l'identité et de la culture juive par la CCE fut assez différente pour chacune des trois générations d'enfants qui dans les années cinquante s'y rencontrèrent .

Enfin pour conclure et tenter de dresser un bilan le plus objectif possible de la part d'identité et de culture juive que nous avons reçu j'expliquerai comment en raison des circonstances politiques de la guerre froide et des orientations de la CCE nous avons vécu un judaïsme à part et que cette vie juive particulière a contribué avec d'autres facteurs extérieurs à une lente érosion d'une partie de notre culture juive.

Entrons donc dans le vif du sujet.

Aux sources de notre Judaïsme.

Remontons aux sources immédiates de ce que fut, pour nous enfants de la CCE des années cinquante, notre culture juive. Dois-je vous rappeler dans quelles circonstances et dans quel but fut créée l'UJRE ?

Toutefois, pour les rares personnes présentes qui pourraient l'ignorer, je préciserai que ce fut fin avril 1943 à Paris, en pleine Occupation. Comme l'explicite on ne peut mieux son sigle, elle fut d'abord et avant tout créée pour organiser la résistance morale, politique et militaire de la communauté juive de France, en proie à la double répression de l'occupant et du gouvernement de Vichy.

l'UJRE était donc une organisation de masse qui s'adressait indistinctement à l'ensemble de la Communauté juive de France, en dehors de toute considération idéologique.

Cependant, quoique nationale et élargie politiquement par son action, son audience restait circonscrite à la seule population juive immigrée .En dépit du danger commun les « israélites »; c'est à dire les Juifs de vieille souche française, ne se reconnaissaient aucun point commun avec les Juifs étrangers. Or non seulement l'UJRE naissait grâce à la volonté de résistants juifs issus de l'immigration mais de surcroît ils étaient des militants, membres ou proches de l'ancienne sous-section juive du Parti Communiste français, de l'intersyndicale juive de la CGT, des militants et sympathisants d'une des nombreuses structures de la vie associative juive immigrée de l'entre-deux guerres proches des communistes, telles que la MOI, la Kultur Ligua, le YASC, la YK et l'Union des Sociétés Juives.

Cette orientation à la fois sociologique et idéologique pesa déjà pendant la guerre dans les relations avec les autres formations juives de la résistance, dans l'ensemble plutôt anticommunistes .

D'ailleurs l'unité ne se fit pas sans de multiples discussions et de multiples tractations, à la mi-juillet 1943 où fut crée le Comité Général de Défense des Juifs .

Elle pesa encore plus après guerre à partir de 1947 où la guerre froide isola de facto le mouvement progressiste juif du reste de la communauté juive organisée, lequel isolement ne fut pas étranger à la nature et aux formes de la culture juive qui nous ont été transmises.

Il me faut revenir un instant sur ce qu'a représenté pour nous, enfants d'après guerre, l'occupation et la Résistance.

Pour nous, les résistants juifs de l'UJRE et des FTP - MOI étaient les plus grands héros de la Résistance française, ils étaient également « nos plus grand héros » de l'histoire juive. Ils avaient été l'honneur de la France, l'honneur du peuple juif.

De façon manichéenne fort simpliste nous opposions leur immense courage à la grande lâcheté de ceux qui ne s'étaient pas battus. Inconsciemment nous corroborions certaines thèses, elles aussi simplistes. Je reviendrai plus loin sur le véritable culte que nous vouions aux résistants juifs communistes .

Je m'arrêterai cependant sur un aspect fondamental de la lutte des résistants de la mouvance progressiste juive en rapport avec notre patrimoine identitaire et culturel juif.

En ces temps tragiques où l'on avait destiné les Juifs à l'anéantissement , ces résistants avaient mené de front le combat pour la survie, celui de l'affirmation de l'identité et pour la diffusion de la culture yiddish . Et ce, partout où cela avait été possible dans la diffusion clandestine de la littérature et de la poésie yiddish et, tant que cela fut possible, dans les prisons, les camps d'internement comme à Gurs, Argelès, Pithiviers, Beaune La Rolande et Drancy.

Autant de lieux où les militants du mouvement progressiste juif internés organisèrent des activités culturelles en Yiddish, que ce fussent des pièces de théâtre, des chorales ou la publication d'un journal interne .

L'affirmation de l'identité et le maintien dans des conditions difficiles voire impossibles, de la vie culturelle constituaient des armes toutes aussi importantes que la lutte armée pour maintenir au plus haut niveau le moral de la population juive .

Un autre aspect fondamental de la résistance juive d'obédience communiste à également compter dans notre judaïsme c'est celui du sauvetage de centaines et de centaines d'enfants .

Cette forme de Résistance qui ne pouvait en rien éclipser à nos yeux d'enfants, l'aura de la Résistance juive armée, nous paraissait tout de même héroïque car elle s'était faite sans armes et que des dizaines de femmes et d'hommes étaient morts pour avoir sauvé ces enfants .

L'UJRE était pour nous la seule résistance juive qui ait existé. Nous ignorions alors qu'il avait existé d'autres mouvements de la Résistance juive. Je reviendrai sur cette période lorsque j'aborderai ce que fut notre mythologie.

Dans les années 50, la quasi totalité de nos monitrices et moniteurs, directrices et directeurs, sortaient de la Résistance, des prisons et des camps d'internement, des camps de concentration et des camps d'extermination. Ils étaient, comme tous les membres rescapés de la communauté juive, profondément meurtris et atteints dans leur âme et dans leur chair. Qui d'entre eux n'avait perdu de parents proches, d’amis ou de camarades ?

Dès la Libération, alors qu'ils auraient pu profiter de leur temps de loisir ou choisir un métier plus rémunérateur pour ceux qui devinrent permanents, ils se vouèrent et se dévouèrent aux enfants en prenant en charge les centaines d'orphelins des foyers de la CCE et des milliers d'enfants dans les patronages et colonies de vacances.

Pour certains de ces adultes, la CCE et l'UJRE étaient devenus leur seule famille, leur seule raison de vivre. Même si nous, enfants, qui avions la chance d'avoir une famille même réduite, nous ne leur étions confiés que par intermittence, ils nous considéraient souvent comme leurs enfants, et même souvent comme leur propre enfant. Leur sollicitude et leur affection comptèrent énormément dans notre environnement humain .

Il me revient du fond de ma mémoire de ma toute petite enfance alors que j'étais en colonie à l'infirmerie, des souvenirs de tendres caresses et des bribes de berceuse en yiddish qu'une monitrice qui je crois était rescapée d'Auschwitz, mais dont j'ai oublié le prénom, me fredonnait comme l'aurait fait ma mère; je ne sais plus en quelle année, ni si c'était à la Féclaz ou à Aix·les-Bains. Sans nul doute d'autres que moi ont des souvenirs semblables plus ou moins magnifiés.

Autre point important de notre prise de conscience identitaire et culturelle, nous avions le sentiment que, sur le chapitre de la guerre, tout au long de notre parcours, non seulement nous en apprenions beaucoup plus à la CCE avec nos dirigeants, monitrices et moniteurs, qu'avec nos propres parents qui étaient peu diserts sur la question; mais en plus, ils nous insufflaient le sentiment d'une grande fierté d'être juif, essentiellement et toujours à travers l'exaltation de « nos héros martyrs » de la Résistance .

Il était indéniable, pour nos dirigeants, pour nos parents et pour nous, enfants nés dans la guerre ou dans l'immédiat après-guerre, que le drame qui venait de se dérouler était l'un des fondements de notre identité juive.

Mais ce n'était pas le seul.

Le second pilier de notre identité, en fait le premier au plan de l'histoire, était que nous étions tous issus du Yiddishland et que nous portions en nous un patrimoine culturel: le Yiddishkeït. Je me permets de dire nous car, même réduit à sa plus simple expression, cet environnement culturel ambiant dont nous ignorions presque tout, fait partie intégrante de notre être. Ceci est d'autant plus important que nul d'entre nous ne se posait de question quand à son identité.

Nous étions juifs comme monsieur Jourdain faisait de la prose. Nous étions juifs comme nous respirions. Nous étions juifs sans état d'âme, tout simplement juifs.

Si cela ne posait pas de question pour nous enfants, cela en posait encore moins pour nos parents et nos responsables à l'UJRE et à la CCE.

Leur langue maternelle comme leur langue usuelle était le Mamé Luchen. Toute leur culture et leur savoir avaient transité pour la majorité d'entre eux par la langue yiddish. Beaucoup découvrirent la littérature polonaise, russe et française en lisant des traductions en yiddish de Tolstoï, de Zola et de la plupart des grands auteurs de ce temps.

Même devenu révolutionnaire, le Juif originaire du yiddishland restait Juif par toutes les fibres de son être. Toute sa culture, toutes ses traditions rapportées de son Shtetl ou du quartier juif de sa ville étaient autant de racines profondément ancrées en lui et quasiment indestructibles .

Mais ils ne se contentaient pas d'être nés juifs. Ils se battaient pour une identité juive nouvelle débarrassée des scories de la religion. Ils avaient la certitude qu'ils feraient triompher partout dans le monde ce judaïsme laïque fondé sur la langue, la culture et l'histoire, et qui avait déjà son droit de cité en URSS depuis 1917 et dans les démocraties populaires après la guerre. Ce qui avait été jusque là espoir était devenue une réalité tangible.

Cette conviction et cet enthousiasme devinrent rapidement de véritables dogmes qu'un moindre doute et a fortiori la moindre mise en cause vous transformait en un ennemi du socialisme et du peuple juif.

Nous étions à l'ère des lendemains qui chantent. Tout ce qui concernait le

monde socialiste nous était présenté comme la panacée universelle pour le genre humain et plus particulièrement pour la communauté juive mondiale.

Les Juifs de la partie du Yiddishland devenue socialiste et démocratique, connaissaient enfin le bonheur d’être juif. Ils en avaient définitivement terminé avec la misère, la ségrégation et les persécutions.

Nos dirigeants et nos moniteurs ne cessaient de nous vanter la grandeur du socialisme soviétique. Ils étaient si convainquants qu'ils nous firent sans peine partager leurs convictions et leur enthousiasme.

Pour nous tous, l'homme nouveau juif était enfin né et prospérait dans la patrie du socialisme et dans les pays amis .

Il nous restait à nous, jeunes juifs, à conquérir et à construire notre propre avenir socialiste et à reproduire en France un modèle de société identique. Ce qui manqua pour éclairer notre jugement et tempérer nos ardeurs révolutionnaires, c'était de savoir ce qui se passait réellement non seulement en URSS mais aussi sur notre propre sol. Nous ignorions tout de ce qu'étaient alors les politiques juives du pouvoir soviétique et du parti communiste français . Il n'est pas inutile de rappeler pourquoi et comment les juifs d'Europe Orientale adhérèrent en grand nombre aux idéaux révolutionnaires bolchéviks . La Révolution d'octobre fut le plus grand espoir de millions et de millions de Juifs de Russie dont nous savons tous ici quelle fut leur vie .

Pour la première fois dans l'histoire millénaire des relations entre Juifs et non Juifs d'Europe orientale, un Etat leur reconnaissait non seulement le droit à l'égalité absolue mais il leur reconnaissait de nouveaux droits fondamentaux spécifiques : celui de la différence et ceux de l'identité et de la nationalité juive . Ce qui se passait en URSS ne pouvait laisser indifférents tous les autres Juifs d'Europe Orientale encore soumis à la condition de paria, aux interdits de toute nature, aux vexations et aux persécutions.

C'est donc à cet immense espoir et à ce grand courant libérateur que nos parents et nos dirigeants de l'UJRE et de la CCE avaient adhéré. Certains comme vous le savez s'engagèrent, dans leur pays d'origine, dès leur plus jeune âge pour que triomphe chez eux la révolution libératrice et connurent pour cela poursuites, emprisonnement et l'exil. Ils se battaient pour que triomphe partout la liberté du peuple juif et pour cela il leur fallait combattre résolument tous ceux qui ne partageaient pas, ou doutaient de leur idéal. C'est pourquoi à chaque soubressaut de l'histoire de l'Union Soviétique ils se rangeaient systématiquement du côté de ceux qu'ils pensaient les plus révolutionnaires. Ils approuvèrent donc sans sourciller le combat mené d'abord par Lénine puis par Staline contre les militants nationalitaires juifs du BUND. Ces militants n'allaient pas tarder à être pourchassés , internés et exécutés.

Rapidement la politique juive du pouvoir soviétique ne cessa de s'aggraver. Toute manifestation de l'identité et de la culture juive fut systématiquement combattue. On réduisit pratiquement à néant la presse et les publications juives pourtant populaires et prospères. On limita le théâtre juif à sa plus simple expression alors qu'il connaissait un extraordinaire engouement .

La création d'un Etat juif indépendant au Birobidjan devait s'avérer un miroir aux alouettes des plus tragiques.

Cette politique s'est traduite par un antisémitisme d'Etat permanent aboutissant au paroxysme des procès de 1936/37, ceux de 52 , à l'extermination de la fine fleur de la littérature yiddish russe et à l'exécution des médecins juifs en 1953 après le fameux procès des Blouses Blanches.

Tandis qu'au patronage et en colonie de vacances nous célébrions Peretz , Markich et tant d'autres grand noms de l'intelligentia juive d'URSS les prisons, le goulag, les pelotons d'exécutions les anéantissaient pour la seule raison qu'ils étaient Juifs .

S'il nous arrivait d'entendre la moindre accusation, car partout ailleurs dans la communauté juive on parlait abondamment de ces crimes, nous nous élevions avec véhémence et sincérité contre ces calomnies mensongères dont le seul but était de salir le socialisme .

Il nous aura fallu, à nous enfants de la CCE des années cinquante, attendre longtemps, trop longtemps sans nul doute, avant de reconnaître la réalité la nature et l'ampleur de ces drames. Avec le recul nous sommes en droit d'interroger ceux qui furent alors nos directeurs de conscience pour leur demander pourquoi se sont-ils tus alors qu'ils savaient? Croyaient-ils sincèrement que les victimes étaient coupables ou se sont-ils tus parce qu'ils pensaient qu'il serait pire de parler que de se taire ?

Il n'est nullement question ici de faire le procès de quiconque. N'avons nous pas nous-mêmes, devenus adultes, trouvé des justifications à quelques autres crimes du même acabit ?

En contrepoint de ces abominations qui nous étaient cachées, nous étions mobilisés, bien que très jeunes, sur d'autre fronts de la bataille idéologique, notamment contre les guerres coloniales des années cinquante et pour point d'orgue, la défense d'Ethel et Julius Rozenberg .

Nous dénoncions le caractère antisémite de ce procès inique et nos protestations et nos manifestations ne les empêchèrent pas d'être électrocutés. Ce fut pour nous un immense drame .

Je me suis quelque peu étendu sur ce qui s'est passé à l'Est car notre ignorance et nos certitudes comme notre refus d'entendre ceux qui étaient nos ennemis faisaient partie de notre identité spécifique et de notre culture . Ce que nous méconnaissions également c'était tout ce qui concernait les rapports de l'UJRE avec le mouvement communiste français .

Ce que nous constations c'est que ces relations étaient fraternelles et que le Parti Communiste encourageait vivement, matériellement et politiquement le travail de nos organisations.

Mais en analysant l'histoire de plus près on constate qu'il y a eu quelques hiatus et quelques zones d'ombre .

Dès sa création en 1923, le PCF développa sur la question juive une politique ambivalente et pour le moins ambiguë. Il avait, et continua d'avoir du Juif une double image complètement symétrique. Du mouvement ouvrier français il a hérité d'une forme très précise d'antisémitisme. Du Mouvement ouvrier international il a hérité tout au contraire d'un philosémitisme actif combattant toutes les autres formes de l'antisémitisme.

D'un côté, il a une image du Juif réduite à celle de l'Israélite « banquier et cosmopolite », allié fidèle et servile du grand capital. Il faudra d'ailleurs attendre le cataclysme de la seconde guerre mondiale pour que le PCF cesse de prendre pour référence la Banque Rothschild comme le symbole des symboles du capitalisme .

De l'autre côté, il est le défenseur acharné des petits juifs immigrés du yiddishland, dont les conditions de vie en France n'ont rien à envier à celles de la classe ouvrière. Dans l'entre-deux guerres, puis après la Libération, il prend sans conteste la défense de l’immigration juive en France à qui il offre des structures d'accueil et de combat syndicales et politiques spécifiquement juives, comme il favorise les structures de regroupement : les Sociétés d'originaires ( les landsmanschaften ), culturelles (la kultur liga) ou sportives le YASC etc... Pendant l'occupation il autorise sous son autorité et sous celle de l'UJRE la constitution d'unités de combat spécifiquement juives. Toutefois la politique du PCF à l'égard des Juifs n'a jamais cessé d'être ambivalente, son attitude plus que troublante contre Blum en est un des nombreux exemples. En ce qui concerne l'immigration aussi.

En même temps qu'il aida à la reconstitution après guerre des organisations juives progressistes, il incita la plupart des jeunes Juifs issus de la Résistance à intégrer les structures dirigeantes du Parti en abandonnant toute spécificité juive. C'est ainsi que toute une génération de cadres communistes issus de l'immigration juive quitta son milieu d'origine.

Par son affiliation politique au Parti Communiste Français, même indirecte, l'UJRE dans les années 50 se retrouvait donc dans une situation quelque peu paradoxale.

Son action dans la résistance lui avait valu une audience accrue. Bien qu'elle fut sortie exsangue de la guerre où elle avait perdu de nombreux militants de valeur, fusillés , déportés ou morts au combat. Bien qu'elle eût perdu des dizaines de cadres partis dans leur pays d'origine construire le socialisme (ils y seront confrontés à l'antisémitisme), l'UJRE devint après guerre, sans nul doute, la plus grande organisation juive de masse .

Elle continuait à transmettre, auprès des adultes et auprès des enfants, la culture yiddish, mais son champ d'action se trouvait diminué au fur et à mesure du mouvement démographique des classes d’âge, du mouvement logique d'intégration et de l'intégration des générations militantes montantes soit directement au Parti Communiste, soit dans les nombreuses structures dans lesquelles la spécificité juive n'avait plus de raison d'être. C'est que par sa nature et sa fonction au sein de la mouvance communiste, son champ d'action réel était limité à l’immigration juive d'avant et d'après guerre et à la population juive fraîchement naturalisée.

Pendant ces mêmes années, l'action culturelle menée auprès des enfants se francisait inexorablement. D'une part, parce que l'univers culturel des enfants, même d’immigration récente était de plus en plus français et de plus en plus axé sur l'école et le lycée et que d'autre part, l'influence des modèles culturels français de l'univers progressiste prenait dans notre sensibilisation à la culture générale, elle aussi , une place de plus en plus grande.

A la fin des années cinquante nous chantions plus volontiers Yves Montand et récitions plus facilement Jacques Prévert que nous mettions d'ardeur à interpréter un chant ou un poème yiddish.

Quoiqu'il en fût de cette évolution nous restions, nous les enfants des années 50, pour les dirigeants de la CCE, le vivier et le grand espoir du Yiddishland révolutionnaire français.

Quelle fut donc dans notre univers la nature et le contenu de notre culture Yiddish?

Comme je l’ai dit dans mon introduction trois générations d'enfants ont traversé la CCE pendant ces années 50 .

- les enfants nés avant la guerre

Bien qu'un maximum de quinze années les aient séparés, chacune de ces générations n'a pas reçu tout-à-fait le même contenu culturel juif.

Nos Aînés mais pas seulement, étaient pour l’essentiel les enfants des Foyers de la CCE que nous retrouvions en colonie .

La majorité d'entre eux avaient vécu consciemment la guerre. Leur judaïsme relevait directement du drame dont ils venaient d'être victimes.

En l'espace d'un instant où les plus conscients d'entre eux avaient vu leurs parents arrêtés et partir pour ne plus jamais les revoir, tout leur univers d'enfant ou de préadolescent avait complètement basculé.

Ces enfants devenus par la force des circonstances des enfants cachés ont été confiés, par les mouvements juifs de la Résistance dont l'UJRE, à des tiers leur étant inconnu.

Ils ont dû changer d'identité, de lieu, d'habitudes mais surtout ils ont dû faire le silence total sur tout ce qui jusque-là avait été leur vie, sous peine d'être arrêtés à leur tour à la moindre transgression.

Pour ces enfants un chaînon indispensable à la transmission a été définitivement brisé sans que quiconque ni quoi que ce soit ne puisse réellement les aider à le rétablir. L'histoire leur a pratiquement tout volé de leur identité juive.

A la Libération, que restait-il en eux de cette identité ? Le plus souvent , ils ignoraient le passé de leurs parents, de leur famille, leurs origines, tout ce qui concernait les shtetl ou les quartiers juifs des villes et des pays dont ils étaient issus.

Ils avaient pu dans le meilleur des cas conserver quelques images fugitives réelles ou supposées, quelques bribes d'une petite enfance faites de saveurs, d'odeurs familiales et surtout de sonorités yiddish.

Dans leur immense majorité aujourd'hui ils se plaignent amèrement, peut-être à tort, de ne pas avoir reçu dans les foyers, suffisamment d'éducation juive. Certains pensent qu'il leur a manqué un plus à ce judaïsme laïque et athée. Ils ressentent aujourd'hui de grandes difficultés identitaires et culturelles. Ce qui, assurent-ils, n'enlève rien à l'immense reconnaissance et à la grande l'affection qu'ils témoignent encore aujourd'hui à la CCE et à leurs éducateurs.

Pour notre génération qui les suivait de très près, ces enfants étaient l'un des symboles, celui de l'enfance juive sauvée et l'une de nos références de notre identité juive.

Chaque année nous aidions à diffuser le calendrier de la CCE où leurs photos étaient en vedette.

Nos cadets, ceux nés après 1948, se souviennent certes des grands moments juifs de la vie de la CCE comme la célébration annuelle de l'insurrection du Ghetto de Varsovie, les veillées et les spectacles dédiés à la Résistance juive.

Ils se souviennent également d'avoir appris en yiddish le chant des partisans de Vilno.

Mais leur mémoire est beaucoup plus floue quant aux souvenirs concernant les manifestations culturelles spécifiquement juives si ce n'est d'avoir entendu des textes en français de Cholem Aleichem ou d'avoir joué des saynettes toujours en français, dont certains pensent qu’il s’agissait de l'histoire de Pourri . Il s'en trouve quelques uns ( très rares ) pour se souvenir d'avoir appris au patronage à lire et à écrire en Yiddish. Les mêmes se rappellent avec plus de précisions des chants révolutionnaires, des choeurs parlés sur la Résistance et de toutes les activités culturelles plus ou moins engagées. Ils étaient nos petits frères et petites soeurs et comme nous ils baignaient au quotidien dans notre Yiddishland et dans notre Yiddishkeït mais sans aucun doute leur culture juive était moins importante que la nôtre. Ils s'intégraient beaucoup plus rapidement et se sentaient déjà un peu plus Français que nous .

Quant à nous, enfants nés dans les années 42, 43, 44, 45, 46, 47 et 48 il nous semble, mais ce n'est qu'une impression, que nous bénéficions alors d'une double transmission culturelle juive et française dont la part juive pendant longtemps fut beaucoup plus importante que celle reçue par les deux générations qui nous encadraient.

Cette part juive de culture que nous reçûmes nous était essentiellement , pour ce qui concerne notre fréquentation de la CCE, transmise à Paris, dans les patronages.

A la différence de nos aînés qui en avaient brutalement été privé notre univers familial était l'essence même de notre identité et de notre culture.

Notre Yiddishland était circonscrit 120 Boulevard de Belleville, 14 rue de Paradis et passage Charles Dallery, au coeur de trois arrondissements populaires juifs .

Nous avions de ce Yiddishland une vision sociale, économique, tout à fait conforme à ce qu'était l'immigration juive avec ses mille petits métiers, aux ateliers exigus, aux travaux à domicile encombrant de modestes logements.

Nous savions pour le vivre au quotidien, qu'il existait un prolétariat juif travaillant dur et vivant chichement. Cette perception était renforcée par la formation idéologique que nous recevions de façon feutrée à travers cette évocation permanente de nos héros résistants juifs communistes dont on ne cessait de nous raconter la vie exemplaire.

Les frontières de notre yiddishland, non seulement dépassaient rarement les frontières de la capitale mais, de plus, étaient limitées par la nature même de nos relations et de nos fréquentations, à une partie de la population juive .

Quant au véritable Yiddishland, nous en percevions deux échos contradictoires. Dans nos familles, que la Pologne soit socialiste ou non, ne changeait rien quant à la haine de nos parents pour les Polonais. Nous savions pour en avoir entendu mille fois les récits, ce qu'avait été leur vie d'enfer là-bas.

En ce qui concernait l'Union Soviétique, en dépit de ce qu'ils connaissaient, à savoir les procès et les crimes, ils avaient une certaine indulgence, voire pour certains, une véritable reconnaissance pour ce pays qui avait abattu le nazisme et mis fin au martyr du peuple juif.

La version de nos dirigeants de la CCE était, comme nous l'avons vu précédemment, quelque peu différente.

La question épineuse d'Israël était pour les jeunes militants que nous étions l'occasion de faire valoir à nos adversaires, en l’occurrence tous les juifs qui n'appartenaient pas ou ne soutenaient pas le mouvement progressiste, que notre identité et notre culture juive étaient la meilleure solution que l'on pouvait donner au problème juif.

Notre position sur le jeune Etat juif était plutôt radicale. Fiers de la réussite du modèle socialiste, nous l'opposions volontiers au sionisme que nous chargions de toutes les vilenies, notamment lors de la guerre de 1956, et à qui nous ne trouvions aucune excuse.

Toutefois nous admettions son existence puisque l'URSS avait été une des premières nations à le reconnaître .

Notre yiddishkheït était un peu plus fournie et ses frontières étaient beaucoup plus larges.

Tout-petits, nous apprenions à lire, à écrire, à chanter et à dire des textes en Yiddish. Je me souviens encore de ce petit livre fait de dessins et de lettres que nous découpions et rassemblions sur un tableau pour écrire nos premiers mots, nos premières phrases. On nous narrait les plus belles histoires de la littérature yiddish. Cholem Aleichem était naturellement celui que nous connaissions le mieux.

Si chaque année, nous avions droit au Cirque de Moscou et aux Choeurs de l'Armée Rouge, nous avions également droit, de temps à autre, à quelques représentations du théâtre yiddish à la salle de l'Entrepôt et à chaque grande cérémonie auxquelles nous participions, nous écoutions la Chorale Populaire Juive de Paris.

Si toute pratique religieuse et si toute fête traditionnelle de la vie juive étaient strictement bannie, nous n'en célébrions pas moins quelques fêtes juives laïques, communes à l'ensemble de la communauté, comme Hanoucca et Pourim.

Quand nous eûmes un peu plus l'âge de raison, et que nous pûmes lire par nous-mêmes, nous découvrîmes d'autres textes en Français de la littérature et de la poésie Yiddish, notamment à travers la revue Domaine Yiddish .

Une de nos fiertés était l'existence de la Naïe Presse. Aucun d'entre nous ne la lisait mais nous en connaissions parfois le contenu grâce à nos parents . La Naïe Presse constituait une de nos principales armes de la bataille des idées. Il n'y avait, dans ces années-là, plus que deux quotidiens de langue yiddish, l'autre étant Unzer Wort qui, pour nous, était l'organe de la droite et de la réaction Juive.

Nous dénigrions tant Uzer Wort que nous ne cessions de raconter une anecdote le ridiculisant. Ce journal aurait parait-il annoncé la diffusion d'une série télévisée adaptée d'une nouvelle de Balzac « la cousine Bette » par « die narreché kouzinke » était-ce vrai, je ne le jurerais pas, toujours est-il que nous faisions, par cette anecdote, la preuve de notre double supériorité culturelle française et yiddish.

Pour en revenir à notre « Naïe Presse » lorsque nous passions devant l'imprimerie, qui se trouvait dans les caves de la rue de Paradis, nous étions fiers et impressionnés par les énormes machines, notamment par la linotype, et nous ne manquions pas de saluer, voire de taquiner les hommes qui s'affairaient là et qui, dérangés, nous gourmandaient en yiddish.

Imperceptiblement, d'année en année, cette culture juive occupait une place de plus en plus réduite dans notre culture générale.

Ce n'était certes pas une volonté délibérée des dirigeants, des monitrices et des moniteurs de la CCE.

De nouveaux cadres émergèrent, tout aussi Juifs dans leur conscience et beaucoup moins imprégnés de culture yiddish .

S'il n'y avait pas de volonté affirmée de ne plus transmettre la culture yiddish, on doit cependant reconnaître, comme je l'ai évoqué plus haut, que la politique du PCF a tout de même influencé un tant soit peu la direction de l'UJRE et de la CCE et que lorsque nous avons atteint l'adolescence, la culture française et la culture communisante qui nous étaient dispensés étaient largement dominantes. Si l'activité culturelle juive perdait progressivement de son acuité ils nous restait une des valeurs fortes de ce patrimoine: le culte de nos héros .

Il va de soi que nos héros juifs appartenaient, presque tous, à l'histoire du mouvement ouvrier. Depuis la Commune de Paris, jusqu'à l'écrasement du nazisme, en passant par la Révolution d'Octobre . Ils avaient pour nom : Maxime Lisbonne, Clara Zetkin, Karl Liebknecht. Et la plupart des héros juifs de la Révolution et de l'Union Soviétique , tant que ceux-ci n'étaient pas devenus des traîtres et exécutés. Mais les plus grands d'entre eux étaient sans conteste les héros juifs communistes martyrs.

Tels qu'ils nous étaient présentés, ils étaient en tous points des êtres parfaits. Excellents ouvriers ou intellectuels de renom, bonne mère, bonne fille, bon père, bon fils, bonne soeur, bon frère, épouse et époux sans reproche. Résistants glorieux qui avaient affronté l'ennemi avec panache et grandeur d'âme , qui avaient attaqué avec des armes dérisoires, et avaient cependant réussi les plus grandes actions, les plus hauts faits de la Résistance et étaient morts héroïquement pour cela. Le respect que nous leurs manifestions relevait de l'ordre du sacré. Nous les révérions comme des saints! Chaque année, au patronage et en colonie, nous multipliions les activités commémoratives leur rendant un solennel et émouvant hommage.

Ce culte a eu de l’effet sur quelques-uns d'entre nous. C'est probablement lui qui m'a incité à m'intéresser de plus près à l'Histoire et je pense aussi à Pierre Goldman, on ne peut plus fasciné par Marcel Raiman, et par son père résistant, et qui voulut vivre a posteriori cette Résistance .

Avec le recul, je constate que tous nos héros avaient péri. Et que jamais nous n'honorions les résistants qui avaient survécu et qui étaient très proches de nous puisque certains faisaient partie de notre encadrement .

Je constate également que notre hagiographie tournait principalement autour des FTP-MOI et surtout, autour des acteurs de l'Affiche Rouge.

Nous avions d'autres héros que nous célébrions avec autant de ferveur. Ils avaient pour nom Danielle Casanova, Colonel Fabien, Guy Mocquet, etc...Ils étaient tous communistes.

A quelques rares exceptions près, comme Jean Moulin, nous ignorions presque tout des autres héros et des autres familles spirituelles et politiques de la Résistance française. Et le peu que nous en savions était pour dénoncer leur attentisme et pour stigmatiser leur refus de la lutte armée.

Ce culte frisait la Mythologie. Joint à toutes nos autres certitudes il nous renforçait dans nos convictions que nous avions choisi le bon camp, que nous étions les juifs les meilleurs .

Il nous était impossible de penser que nous pouvions éventuellement nous tromper ou que nous pouvions être excessifs.

Nous étions des juifs heureux parfois même triomphants et nous nous rendions peu compte qu'en fait nous étions isolés de ceux que nous cherchions à convaincre .

Notre splendide isolement.

Toutes les autres organisations juives étaient nos adversaires et celles-ci nous le rendaient bien.

Rien de ce qu'elles faisaient n'avaient grâce à nos yeux pas mêmes les activités culturelles que celles-ci organisaient .

Même la commémoration du soulèvement du Ghetto de Varsovie donnait lieu à des manifestations séparées. Nous vivions une exclusion réciproque qui nous poussait, les uns et les autres, dans de véritables camps retranchés. Leurs livres hagiographiques de la résistance juive ignorait totalement nos héros et réciproquement nos livres ignoraient les leurs.

Notre façon de vivre notre identité et de voir le monde juif tenait naturellement compte de cette confrontation fratricide. La cascade des événements dramatiques survenus en URSS et dans les Démocraties Populaires, notamment révélés par le rapport Krouchtchev en 1956, radicalisèrent de part et d'autres les positions. Pour autant dans les années cinquante le capital confiance du mouvement progressiste juif fut à peine écorné tant l'image de l'URSS, victorieuse du nazisme, restait fortement ancrée.

Bien que jeunes nous participions activement à ce combat des idées et nous le faisions sur deux fronts à la fois, comme juifs mais aussi comme membres de la communauté nationale. La voie qui nous était tracée par nos aînés était des plus limpides. Nombre d'entre nous finiraient par adhérer au Parti Communiste. Se posa alors la question de la nécessité politique de continuer à militer au sein du mouvement juif. A quoi pouvait bien être utile notre culture juive pour le combat politique dans lequel nous allions nous engager ?

Nous ne reniions rien de notre identité, rien de cette culture juive qui était une grande partie de nous-mêmes et nombre d'entre nous n'ont cessé tout au long de leur vie d'entretenir leur patrimoine. Mais il faut admettre que retirés du cocon familial et du cocon de notre mouvement qui constituaient les souches mères de notre culture yiddish et éloigné de la communauté juive organisée, une lente mais inexorable érosion à fini par réduire sensiblement ce patrimoine.

Aujourd'hui nous assistons à un sursaut et à une quête identifier et culturelle. Quoi que nous fassions, quelle que soit la renaissance et le développement culturel, nous aurons les plus grandes peines à retrouver ce qui avait été notre Yiddishkeït.